Au commencement tout n’était que poussière, désert, pétrole et gaz… Puis vint Bernie Ecclestone qui, des pistes du désert, fit naître le blé. Et l’harmonie régna… Enfin non, pas tout à fait, voire pas du tout. Car si Abou Dhabi, où se tient le dernier Grand Prix de Formule 1 de la saison ce week-end, sur l’île de Yas, a eu droit de cité depuis 2009, c’est que Bahreïn l’a bien voulu.
En effet, Ecclestone, patron de Formula One Management, qui s’occupe des droits commerciaux de la poule aux œufs d’or, a consenti un droit particulier au royaume, lorsque, en 2004, il lui a octroyé un Grand Prix : celui de mettre un veto sur l’organisation de toute autre course dans la région du Golfe.
Tant pis pour le Qatar, qui a pourtant annoncé être tout proche de décrocher son GP en début d’année : pour James Dorsey, chercheur sur le Moyen-Orient à l’université Nanyang de Singapour, «organiser un Grand Prix constitue une manière d’exercer un "soft power"», et aussi une façon de faire oublier les polémiques autour du Mondial 2022, «avec les interrogations sur le coût, les conditions de travail…» Mais à Sakhir en avril, lors du GP du Bahreïn, Ecclestone coupa court : «Je pense que nous avons assez de courses dans la région.» Une manière de dire que Manama avait réitéré son refus de voir un Grand Prix se dérouler au pays d’Al-Jezira. L’épreuve de Bahreïn constitue «le seul événement sportif international du royaume», selon James Dorsey, avec un apport touristique de 100 à 150 millions de dollars selon les organisateurs.
En revanche, le Qatar est partout : foot bien sûr (PSG, Coupe du monde 2022), chaîne de télé BeIn Sports, hippisme (le Prix de l’Arc de Triomphe est ainsi devenu en 2008 le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe), cyclisme (Tour du Qatar depuis 2002, partenariat de Qatar Airways avec le Tour de France en 2011), championnats du monde d’athlétisme en 2019… Les sports mécaniques n’ont pas été en reste, le circuit de Losail accueillant depuis 2004 le MotoGP avec une volonté de se démarquer, la course se déroulant en nocturne depuis 2009 - une singularité dans le championnat. Ce même circuit accueille jeudi et vendredi, toujours en nocturne, la dernière manche du championnat du monde WTCC (une compétition de voitures de tourisme dominée par Citroën).
Chassé-croisé
Discipline bien ancrée dans un Moyen-Orient disposant de son propre championnat depuis 1984, le rallye WRC est depuis quelques années le théâtre d’un affrontement entre le Qatar et Abou Dhabi… au niveau du sponsoring. Abou Dhabi a apporté de l’argent frais à l’équipe Ford en 2007 moyennant l’arrivée du cheikh pilote Khalid al-Qassimi dans l’équipe, le Qatar engage depuis 2012 sa propre équipe en faisant rouler des Citroën DS3, notamment pour le héros national Nasser al-Attiyah (double vainqueur du Dakar en 2011 et médaillé de bronze aux JO de 2012 en ball-trap). Le chassé-croisé va bon train avec, en point d’orgue, l’engagement du Qatar Investment Authority à hauteur de 17 % dans le groupe Volkswagen, ce qui lui coûtera des milliards après le scandale de la triche aux contrôles antipollution du groupe allemand.
Car l’intérêt des pays du Golfe pour les mécaniques ne se limite pas à l’aspect sportif. En 2004, c’était un fonds souverain d’Abou Dhabi qui s’était intéressé à Volkswagen avant de renoncer et de lorgner Opel en 2009 pour finalement conclure avec Daimler, dont il avait acquis 9 % des parts en 2009 avant de s’en séparer en 2012. L’émirat a par ailleurs développé un complexe commercialo-touristique autour du circuit de Yas Marina, parrainé par la compagnie aérienne Etihad : c’est là que le championnat s’achèvera dimanche, non loin d’un parc d’attractions dédié à Ferrari avec laquelle un partenariat a été passé. Emirates, autre compagnie aérienne émiratie - basée à Dubaï, qui possède également un circuit qualifié pour la F1 - fait partie depuis 2013 des sponsors permanents du championnat du monde de F1, ceux dont on voit les panneaux sur les bords de la majorité des circuits, aux côtés de DHL, Rolex…
Le fonds bahreïni Mumtalakat a détenu de son côté de 30 à 50 % des parts de McLaren entre 2006 et 2014. Des investissements qui ne devraient pas être remis en cause par la baisse des cours du pétrole (Abou Dhabi est un gros producteur) et du gaz (le Qatar est le troisième producteur mondial, derrière la Russie et l’Iran), selon James Dorsey :«Les investissements à l’extérieur constituent une garantie pour ces pays, car ils créent une interdépendance avec le reste du monde. Les intérêts des pays où ils investissent deviennent les leurs. Les conséquences de cette chute des cours de l’énergie se font plus sentir en interne, avec une remise en cause du "contrat social", qui n’est plus valable.»
Et ce, dans une région où les tensions sont légion, y compris entre ces petits Etats. Les évolutions au Moyen-Orient ont créé des différends au sein des pays membres du Conseil de coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Bahreïn et Oman), notamment en raison d’un fort clivage au sujet des Frères musulmans. Cette organisation, brièvement au pouvoir en Egypte après la révolution avec Mohamed Morsi et en Tunisie avec Ennahdha, a été fortement encouragée par le Qatar, alors que l’Arabie Saoudite (aujourd’hui soutien de l’Egypte du président Al-Sissi) lui est hostile.
«pont de l’amitié» fantôme
En cause également, les fréquentes critiques de la chaîne de télévision Al-Jezira vis-à-vis du régime saoudien. Bahreïn, souvent en bons termes avec les Frères musulmans mais dont les liens économiques avec Riyad sont importants (contrairement à ses voisins, Manama ne peut plus guère compter sur sa propre production d’hydrocarbures) avaient ainsi emboîté le pas aux Emirats arabes unis - dont Abou Dhabi - et suivi le roi Abdallah (décédé depuis) en mars 2014, rappelant comme lui ses ambassadeurs en poste à Doha. Il y a aussi encore des militaires saoudiens au Bahreïn, conséquence de l’intervention de 2011 à la suite de l’insurrection des chiites (majoritaires dans le pays). Le petit royaume avait dû annuler son Grand Prix en 2011. Mahfoud Amara, assistant professeur à l’université du Qatar : «Bahreïn, en proie à une instabilité interne, a besoin de partenaires politique et militaire dans la région, en l’occurrence les Emirats arabes unis. Bahreïn, les Emirats et les autres pays du Conseil de coopération du Golfe, (dans une moindre mesure pour Oman) sont inquiets, avec la fin de l’embargo visant l’Iran, de son influence économique croissante.» Même si les pays du Golfe sont aujourd’hui alliés au sein de la coalition contre l’Etat islamique ainsi qu’au Yémen, ces divergences n’ont pas incité le royaume bahreïni à voir d’un bon œil une éventuelle arrivée du Qatar dans le calendrier de la F1. D’ailleurs, le «pont de l’amitié» censé être le plus long au monde (40 km) pour relier Bahreïn au Qatar, et dont la réalisation a été confiée en 2008 au français Vinci, n’a toujours pas dépassé le stade de projet…
Au fond, il apparaît que ni Bahreïn, ni Abou Dhabi n’ont un véritable intérêt à voir débarquer Doha dans le barnum. Le Qatar est-il condamné à rester éternellement aux portes de la F1 ? Pas sûr.
8 milliards de dollars
Car il est possible que Doha ait déjà trouvé le moyen de passer outre les petits arrangements de Manama avec Ecclestone, un moyen d’une simplicité biblique : racheter la Formule 1. Purement et simplement.
En association avec la société RSE Ventures de l’Américain Stephen Ross, patron de la franchise de foot américain Miami Dolphins, l’Emirat s’intéresserait à Delta Topco (la compagnie qui gère les droits commerciaux de la F1) et de son actionnaire majoritaire, le fonds CVC. Son offre avoisinerait 8 milliards de dollars, selon le Financial Times. Si l’opération se réalisait, resterait alors une dernière case à cocher pour le Qatar : «Jeux olympiques».

dernières bastons

Le Britannique Lewis Hamilton (Mercedes) déjà sacré devant les Allemands Nico Rosberg (Mercedes) et Sebastian Vettel (Ferrari) ; Mercedes en tête du classement des constructeurs devant Ferrari et Williams-Mercedes… le GP de dimanche n’a plus grand-chose à offrir en matière d’incertitude sportive. Allez, en creusant un peu : la 4e place va se jouer entre les Finlandais Valtteri Bottas (Williams) et Kimi Räikkönen (Ferrari) et la 6e place reste à prendre pour les écuries, Lotus et Toro Rosso pouvant encore l’arracher.